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Posts Tagged ‘Feu follet’

En revoyant ce matin le Feu follet de Louis Malle, j’ai été interpellé par une courte séquence qui me renvoie à mes propres interrogations sur l’écriture et la création. Le personnage principal, Alain Leroy, trentenaire à la dérive dans un monde qui ne fait pas sens pour lui, est en pension chez le Docteur La Barbinais. Il erre dans sa chambre comme un animal dans sa cage, construit une pyramide de boîtes d’allumettes jusqu’à son effondrement, joue comme un enfant avec des figurines vulgaires en porcelaine. La vie n’a aucun sens pour lui, elle lui « file entre les doigts », selon ses termes. La musique de Satie, extraite des Gnossiennes et des Gymnopédies, crée un effet aquatique qui exprime et renforce son angoisse existentielle face au monde absurde qui l’entoure. Cette angoisse le pousse à envisager le suicide. Dans une séquence suivante, il regarde un pistolet sorti de sa valise, l’approche de sa bouche et dit : « La vie, elle ne va pas assez vite en moi. Alors, je l’accélère, je la redresse ». Les connotations sexuelles de sa méditation ne font pas de doute : Alain est impuissant, il ne peut se saisir des femmes comme il ne peut donner sens à sa vie.

Entre ces deux courtes séquences, l’errance sans but dans sa chambre et la matérialisation de son projet de suicide par le jeu avec l’arme à feu, Alain écrit. Louis Malle insiste sur la courte scène : le piano s’arrête, l’ambiance aquatique de Satie laisse place à une atmosphère digne de Bresson dont Louis Malle était un grand admirateur : des bruits très nets, les casseroles dans les cuisines en bas, des bruits de la rue, klaxons, accélérations et des plans fixes qui contrastent avec les pano-travelling qui suivaient sa démarche nonchalante. L’espace d’un très court instant, quelques secondes dans le film, l’écriture permet à Alain d’être poreux au monde, de l’incorporer dans le geste d’écriture. L’écriture devrait le sauver.

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Mais Alain Leroy est un dandy spleenétique qui a dû rêver d’être un écrivain, mais il n’a jamais réussi à donner forme à ce rêve. Derrière Alain Leroy se trouve Jacques Rigaut, ce poète surréaliste qui s’est suicidé et qui a inspiré les pages de Drieu La Rochelle que Louis Malle a utilisées comme point de départ. Ce poète était connu pour ses excentricités et, face au monde absurde qui l’entoure, il a toujours revendiqué le suicide comme un moyen élégant de s’en échapper. « La vie ne vaut pas le coup qu’on se donne la peine de la quitter » écrivait-il ironiquement dans ses Ecrits témoignant d’une écriture fragmentaire, qui suit les oscillations d’un monde sans raison et inconsistant. Le suicide de Rigaut a fortement troublé son ami Drieu La Rochelle qui tente de comprendre les raisons de son suicide. Il imagine un court instant la puissance salvatrice que l’écriture aurait pu avoir sur lui, s’il l’avait imaginée autrement que comme un jeu ludique. Dans ces quelques lignes, ce n’est plus une relation posthume entre deux hommes, mais c’est la confrontation entre deux pratiques d’écriture qui se dévoile. Alain « avait entr’aperçu la puissance de l’écriture dont les mailles recueillent et rassemblent sans cesse toutes les forces diffuses de la vie humaine ». Face à l’inconsistance du monde se trouve le geste de l’écrivain qui lui donne sens et se l’approprie. La science permet de faire d’un monde informe un monde compréhensible pour l’esprit humain, la littérature permet quant à elle de le rendre familier. Face au « silence déraisonnable du monde », l’appel de l’homme n’est pas vain si par son écriture il permet de lui donner corps. Mais Alain en est incapable. Il se crispe, fume sa cigarette, regarde à l’extérieur (une voiture en panne, les klaxons furieux, le tintamarre d’un monde sans logique), il rature, barre. L’écriture est un geste douloureux pour Alain : « Il avait toujours ignoré que même si son âme n’avait pas été exsangue, il lui aurait fallu, pour pouvoir l’épancher, d’abord la contraindre, la contracter avec effort et douleur ». Or Alain est un être vide et faible, il ne peut concentrer ses forces pour redresser sa vie par l’écriture. La transition du stylo au pistolet prend tout son sens dans cette séquence de Louis Malle.

Mais avant de céder à l’appel de l’arme, Alain se concentre : admirons le jeu de Maurice Ronet – car les séquences d’écriture au cinéma sont toujours ingrates – dans cette séquence muette où le visage de l’acteur, émacié pour les besoins du film, se dirige vers le papier, s’absorbe dans l’écriture, oscillant entre la perception d’une possibilité salvatrice, et le rictus infâme qui le rapproche déjà de son visage figé qui clôt le film.

 

Minute émouvante : Alain se rapprochait de la vie. (…). Il n’avait aucune idée d’une recherche plus profonde, nécessaire, où l’homme a besoin de l’art pour fixer ses traits, ses directions. Et voilà que sans le vouloir, ni le savoir, par un sursaut de l’instinct, il entrait dans le chemin au bout duquel il pouvait rejoindre les graves mystères dont il s’était toujours écarté. Puisqu’il en éprouvait le bienfait imprévu, il aurait pu concevoir dès lors toute la fonction de l’écriture qui est d’ordonner le monde pour lui permettre de vivre. Pour la première fois de sa vie, il mettait un semblant d’ordre dans ses sentiments et aussitôt il respirait un peu, il cessait d’étouffer sous ces sentiments si simples, mais qui s’étaient embrouillés, qui s’étaient noués, faute d’être dessinés. N’allait-il pas entrevoir qu’il avait eu tort de jeter le manche après la cognée et d’assurer, sans y avoir beaucoup regardé, que le monde n’est rien, qu’il n’a aucun consistance ? Mais il fut vite fatigué (…)

(Le Feu follet, Folio, p.68-69)

 

Comme Frédéric Moreau qui n’a pas le courage de franchir le parapet du pont, Alain lâche prise. Il ne peut tenir son stylo comme il n’a jamais pu tenir une femme. Louis Malle exprime cette réflexion sur la création en entourant cette scène d’écriture par des scènes où le monde se révèle dans toute son inconsistance. Il crée également un parallèle amusant entre la petite figurine et le stylo. En effet, dans la séquence précédente où il erre dans sa chambre, il saisit la figurine et lui décapite la tête avec son pouce ! Louis Malle propose un raccord causal puisqu’il montre dans un gros plan une découpure de journal accroché par Alain sur le mur de sa chambre : « Nue, elle était morte. A côté d’elle son mari râlait », comme si Alain avait tué la femme par sa figurine « vaudou ». Or, il fait le même geste avec son stylo, quelques secondes après. L’écriture aurait pu ordonner son monde, mais elle participe du même geste de destruction. Il rature son texte, puis le déchirera avant de se suicider.

 

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Drieu La Rochelle interroge sa propre démarche d’écriture et répond à sa propre angoisse en écrivant le Feu follet. Il se suicidera quelque temps après. Louis Malle a trente ans, comme Alain, lorsqu’il réalise son film et ce personnage cristallise toutes ses propres angoisses face au suicide qui l’a tenté aussi, si l’on en croit Pierre Billard dans sa foisonnante biographie. Louis Malle tue un de ses personnages pour ne pas mettre fin à ses propres jours, il se tue par procuration, il s’agit du film, selon ses propres dires, qui lui permet de passer à autre chose, de devenir un adulte. Dans son film, Alain écrit et dessine, les mots et les images, comme si Louis Malle voulait se réapproprier son histoire. En filmant, il s’agit pour lui également d’ « ordonner le monde pour lui permettre de vivre ». L’espace d’un court instant, lors de cette petite séquence, Drieu La Rochelle et Louis Malle laissent entrevoir à Alain la nécessité de créer. Mais si Alain referme son livre, arrête de dessiner, les mots de Drieu La Rochelle et les images de Louis Malle continuent de tourner.

Ils sont sauvés.

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