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9782080689160_cmC’est un petit bijou que j’ai découvert ce week end en lisant Comment être français de Chahdortt Djavann. L’auteure, arrivée d’Iran en 1993 et ne parlant pas un mot de français, a acquis une maîtrise de la langue absolument incroyable dans ce livre à la limite de l’autobiographie. Djavann, une des nombreuses filles d’un grand seigneur iranien renversé par l’arrivée de Khomeini, prête sa délicate voix à son double, Roxanne Khân. Ce personnage attachant, qui arrive comme elle dans un Paris longtemps fantasmé, va nous livrer petit à petit des éléments sur sa jeunesse perdue dans l’Iran des mollahs. Le récit révèle alors de nombreuses facettes : il prend les allures d’un roman de formation avec des pages délicieuses sur son apprentissage de la langue, puis adopte le ton virulent du pamphlet, où l’on retrouve la voix pleine de conviction de Djavann dans Bas les voiles ou Ce qu’Allah pense de l’Europe. Enfin, il prend une nouvelle dimension passionnante lorsque Roxanne, toujours avide de lectures, trouve son double dans la Roxane des Lettres persanes de Montesquieu et engage avec lui un échange épistolaire. Chahdortt Djavann permet ainsi par un détour moderne par l’Orient dans le goût du XVIIIème siècle – le siècle de Voltaire qu’elle affectionne, comme son double fictif, sans doute bien plus que Pascal – de dénoncer aux lecteurs français un régime barbare tout en leur proposant une réflexion sur leur propre pays, leur propre langue, leur propre culture. La référence au Bajazet de Racine que Roxane va voir à la Comédie française est éclairante : Racine pose l’action dans un lieu éloigné pour créer l’illusion d’un décalage temporel. Djavann reprend cet artifice théâtral à son compte en le dupliquant : par le dialogue dans le temps avec les Lettres persannes de Montesquieu et le récit d’un Iran contemporain en retard politiquement de plusieurs siècles sur les démocraties occidentales, l’écrivain dynamise son propos et l’élargit progressivement en une réflexion plus large, à même de toucher tous ses lecteurs : qu’est-ce qu’une langue ? Peut-on fuir son enfance ? Quel secours apporte l’écriture dans une langue qui n’est pas la sienne ? En effet, de son propre aveu, elle a appris le français « sur le divan psychanalytique » : l’exil vers la France a été un moyen de fuir son passé et de fuir le régime mollahcratique, cependant la langue étrangère et l’écriture fictionnelle seront les moyens non de fuir ce passé, mais de le retrouver, d’affronter cet autre en elle.

Chahdortt Djavann

Le passage le plus réussi à mon avis est celui de l’apprentissage du français. Cette jeune iranienne arrive dans la capitale qui a nourri ses rêves d’enfant. Nouvelle madame Bovary, elle connaît déjà toutes les rues et se déplace sans plan. C’est émouvant pour un français de ressentir le regard d’un étranger sur une ville qu’il connaît ! Roxane est émerveillée par les supermarchés, le métro, le jardin du Luxembourg (elle s’étonne que le jardin du Sénat soit public). Boire un verre de vin rouge à la terrasse d’un café parisien, c’est pour elle le comble de la liberté : « Qu’une jeune femme puisse se mettre, toute seule, à la terrasse d’un café ! Avez vous perdu la tête ? Et je ne parle même pas du vin ! Un péché justiciable de je ne sais combien de coups de fouet ! ». Mais cette sensation de liberté se heurte vite au vertige d’une langue qu’elle ne connaît pas et qu’elle va devoir s’approprier par un laborieux travail. Elle quitte les cours de l’Alliance française, trop onéreux et pas assez efficaces pour élaborer sa propre méthode. Lorsqu’elle trouve un job au Macdonald, elle conjugue pendant quatre heure devant la rôtissoire le verbe frire à tous les temps, elle tient un cahier de vocabulaire où chaque mot trouvé est expliqué par des mots eux aussi inconnus (« Pour chaque mot, il fallait une humilité et une patience infinies ; il fallait l’approcher lentement, délicatement pour l’amadouer ; il fallait le comprendre, le comprendre vraiment, le dire et le redire, le laisser entrer en soi, le garder en soi tel un gage précieux ») ,ou encore elle bénit les objets dans sa chambre pour sanctifier le passage d’une langue à une autre. Elle raconte à merveille la solitude qui peut hanter un homme dans un pays qui n’est pas le sien : cette solitude dans la langue confine à la folie et la dédouble en plusieurs personnages :

Sans s’en rendre compte, elle commença à se tutoyer, à se dédoubler. La première personne, « je » fut la Roxane persanophone, la deuxième personne, « tu », fut la Roxane apprentie francophone et il y eut aussi la troisième Roxane, la Roxane arbitre, celle qui reprochait sans cesse la Roxane persanophone son inaptitude à être la Roxane francophone. La Roxane arbitre devint ‘madame l’agent de la langue’, la préposée à l’insécurité linguistique ; il était impossible d’échapper à sa vigilance sourcilleuse. Pire que n’importe quel surmoi, elle punissait la moindre faute, frappait à coups de matraque la mémoire défaillante de Roxane. Les fautes de Roxane étaient impardonnables, comme le sont les péchés capitaux. Elle allait les payer très cher, et toute sa vie.

(p.51-52, Le Livre de poche, 2006)

Mais la véritable conquête de la langue qui ne fera d’ailleurs qu’ouvrir les vannes de sa culpabilité encore embryonnaire dans ce court extrait, se fera par l’écriture épistolaire avec un illustre mort, bien plus proche d’elle que les parisiens d’aujourd’hui.

 

 

 

Le Vieillard et l’enfant de Claude Berri (1966)    :-I

Un film largement autobiographique où Claude Berri raconte la relation touchante entre un enfant juif et un vieillard antisémite et pétainiste qui ignore son identité. Des moments extrêmement drôles notamment lorsque le vieillard s’enfonce dans ses propres contradictions (le juif a les oreilles décollées et le nez crochu, ce qui permet à l’enfant de faire semblant de fuir le vieillard qui a de fortes ressemblances avec le portrait robot qu’il dresse !). La vérité sera toujours cachée au grand-père, jusqu’à la fin du film poignante : une sorte de La Vie est belle inversée où ce n’est plus un père qui cache la vérité à un enfant, mais un enfant qui se joue de l’ignorance d’une personne qui le protège sans le savoir. Mais comme nombre de film autobiographique, l’originalité formelle est sacrifiée sur l’autel de l’authenticité…il n’y a pas une seule idée de mise en scène dans ce film hyper académique. Mais j’ai été ravi de découvrir l’immense talent de Michel Simon qui incarne son rôle de tout son corps bourru et anime son personnage de mille grimaces : une sorte de Galabru père en mieux !

Welcome de Philippe Lioret (2009)     :- ))

Esthétiquement magnifique malgré la dureté du propos, pleins d’idées de mise en scène (les scènes à la piscine et sur la plage sont une grande réussite), deux acteurs géniaux : comme quoi, on peut faire des films engagés sans tomber dans une lourdeur didactique mal à propos. L’image du jeune kurde me hante encore, ainsi que l’atmosphère nocturne de Calais qui se transforme en ville de toutes les horreurs (délations, peurs,violences) : non, cette histoire ne se passe pas durant la seconde guerre mondiale, ni dans une contrée très éloignée, mais en ce moment, juste à côté. Très troublant.

– Last Chance Harvey de Joel Hopkins (2009)    :-I

Heureusement que Dustin Hoffman est bon…

– Le déjeuner du 15 août de Gianni di Gregorio  (2009)     :- )

Mariage tardif de Dover Kosashvili (2001)      :-I

En revoyant ce matin le Feu follet de Louis Malle, j’ai été interpellé par une courte séquence qui me renvoie à mes propres interrogations sur l’écriture et la création. Le personnage principal, Alain Leroy, trentenaire à la dérive dans un monde qui ne fait pas sens pour lui, est en pension chez le Docteur La Barbinais. Il erre dans sa chambre comme un animal dans sa cage, construit une pyramide de boîtes d’allumettes jusqu’à son effondrement, joue comme un enfant avec des figurines vulgaires en porcelaine. La vie n’a aucun sens pour lui, elle lui « file entre les doigts », selon ses termes. La musique de Satie, extraite des Gnossiennes et des Gymnopédies, crée un effet aquatique qui exprime et renforce son angoisse existentielle face au monde absurde qui l’entoure. Cette angoisse le pousse à envisager le suicide. Dans une séquence suivante, il regarde un pistolet sorti de sa valise, l’approche de sa bouche et dit : « La vie, elle ne va pas assez vite en moi. Alors, je l’accélère, je la redresse ». Les connotations sexuelles de sa méditation ne font pas de doute : Alain est impuissant, il ne peut se saisir des femmes comme il ne peut donner sens à sa vie.

Entre ces deux courtes séquences, l’errance sans but dans sa chambre et la matérialisation de son projet de suicide par le jeu avec l’arme à feu, Alain écrit. Louis Malle insiste sur la courte scène : le piano s’arrête, l’ambiance aquatique de Satie laisse place à une atmosphère digne de Bresson dont Louis Malle était un grand admirateur : des bruits très nets, les casseroles dans les cuisines en bas, des bruits de la rue, klaxons, accélérations et des plans fixes qui contrastent avec les pano-travelling qui suivaient sa démarche nonchalante. L’espace d’un très court instant, quelques secondes dans le film, l’écriture permet à Alain d’être poreux au monde, de l’incorporer dans le geste d’écriture. L’écriture devrait le sauver.

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Mais Alain Leroy est un dandy spleenétique qui a dû rêver d’être un écrivain, mais il n’a jamais réussi à donner forme à ce rêve. Derrière Alain Leroy se trouve Jacques Rigaut, ce poète surréaliste qui s’est suicidé et qui a inspiré les pages de Drieu La Rochelle que Louis Malle a utilisées comme point de départ. Ce poète était connu pour ses excentricités et, face au monde absurde qui l’entoure, il a toujours revendiqué le suicide comme un moyen élégant de s’en échapper. « La vie ne vaut pas le coup qu’on se donne la peine de la quitter » écrivait-il ironiquement dans ses Ecrits témoignant d’une écriture fragmentaire, qui suit les oscillations d’un monde sans raison et inconsistant. Le suicide de Rigaut a fortement troublé son ami Drieu La Rochelle qui tente de comprendre les raisons de son suicide. Il imagine un court instant la puissance salvatrice que l’écriture aurait pu avoir sur lui, s’il l’avait imaginée autrement que comme un jeu ludique. Dans ces quelques lignes, ce n’est plus une relation posthume entre deux hommes, mais c’est la confrontation entre deux pratiques d’écriture qui se dévoile. Alain « avait entr’aperçu la puissance de l’écriture dont les mailles recueillent et rassemblent sans cesse toutes les forces diffuses de la vie humaine ». Face à l’inconsistance du monde se trouve le geste de l’écrivain qui lui donne sens et se l’approprie. La science permet de faire d’un monde informe un monde compréhensible pour l’esprit humain, la littérature permet quant à elle de le rendre familier. Face au « silence déraisonnable du monde », l’appel de l’homme n’est pas vain si par son écriture il permet de lui donner corps. Mais Alain en est incapable. Il se crispe, fume sa cigarette, regarde à l’extérieur (une voiture en panne, les klaxons furieux, le tintamarre d’un monde sans logique), il rature, barre. L’écriture est un geste douloureux pour Alain : « Il avait toujours ignoré que même si son âme n’avait pas été exsangue, il lui aurait fallu, pour pouvoir l’épancher, d’abord la contraindre, la contracter avec effort et douleur ». Or Alain est un être vide et faible, il ne peut concentrer ses forces pour redresser sa vie par l’écriture. La transition du stylo au pistolet prend tout son sens dans cette séquence de Louis Malle.

Mais avant de céder à l’appel de l’arme, Alain se concentre : admirons le jeu de Maurice Ronet – car les séquences d’écriture au cinéma sont toujours ingrates – dans cette séquence muette où le visage de l’acteur, émacié pour les besoins du film, se dirige vers le papier, s’absorbe dans l’écriture, oscillant entre la perception d’une possibilité salvatrice, et le rictus infâme qui le rapproche déjà de son visage figé qui clôt le film.

 

Minute émouvante : Alain se rapprochait de la vie. (…). Il n’avait aucune idée d’une recherche plus profonde, nécessaire, où l’homme a besoin de l’art pour fixer ses traits, ses directions. Et voilà que sans le vouloir, ni le savoir, par un sursaut de l’instinct, il entrait dans le chemin au bout duquel il pouvait rejoindre les graves mystères dont il s’était toujours écarté. Puisqu’il en éprouvait le bienfait imprévu, il aurait pu concevoir dès lors toute la fonction de l’écriture qui est d’ordonner le monde pour lui permettre de vivre. Pour la première fois de sa vie, il mettait un semblant d’ordre dans ses sentiments et aussitôt il respirait un peu, il cessait d’étouffer sous ces sentiments si simples, mais qui s’étaient embrouillés, qui s’étaient noués, faute d’être dessinés. N’allait-il pas entrevoir qu’il avait eu tort de jeter le manche après la cognée et d’assurer, sans y avoir beaucoup regardé, que le monde n’est rien, qu’il n’a aucun consistance ? Mais il fut vite fatigué (…)

(Le Feu follet, Folio, p.68-69)

 

Comme Frédéric Moreau qui n’a pas le courage de franchir le parapet du pont, Alain lâche prise. Il ne peut tenir son stylo comme il n’a jamais pu tenir une femme. Louis Malle exprime cette réflexion sur la création en entourant cette scène d’écriture par des scènes où le monde se révèle dans toute son inconsistance. Il crée également un parallèle amusant entre la petite figurine et le stylo. En effet, dans la séquence précédente où il erre dans sa chambre, il saisit la figurine et lui décapite la tête avec son pouce ! Louis Malle propose un raccord causal puisqu’il montre dans un gros plan une découpure de journal accroché par Alain sur le mur de sa chambre : « Nue, elle était morte. A côté d’elle son mari râlait », comme si Alain avait tué la femme par sa figurine « vaudou ». Or, il fait le même geste avec son stylo, quelques secondes après. L’écriture aurait pu ordonner son monde, mais elle participe du même geste de destruction. Il rature son texte, puis le déchirera avant de se suicider.

 

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Drieu La Rochelle interroge sa propre démarche d’écriture et répond à sa propre angoisse en écrivant le Feu follet. Il se suicidera quelque temps après. Louis Malle a trente ans, comme Alain, lorsqu’il réalise son film et ce personnage cristallise toutes ses propres angoisses face au suicide qui l’a tenté aussi, si l’on en croit Pierre Billard dans sa foisonnante biographie. Louis Malle tue un de ses personnages pour ne pas mettre fin à ses propres jours, il se tue par procuration, il s’agit du film, selon ses propres dires, qui lui permet de passer à autre chose, de devenir un adulte. Dans son film, Alain écrit et dessine, les mots et les images, comme si Louis Malle voulait se réapproprier son histoire. En filmant, il s’agit pour lui également d’ « ordonner le monde pour lui permettre de vivre ». L’espace d’un court instant, lors de cette petite séquence, Drieu La Rochelle et Louis Malle laissent entrevoir à Alain la nécessité de créer. Mais si Alain referme son livre, arrête de dessiner, les mots de Drieu La Rochelle et les images de Louis Malle continuent de tourner.

Ils sont sauvés.