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Archive for the ‘musique’ Category

Pour faire ressentir au spectateur le regard d’Alain qui se sent étranger face à son entourage, Louis Malle a choisi d’intégrer dans la bande originale du Feu follet des morceaux pour piano de Satie ce qui produit un effet éblouissant. Quelques années avant, il avait assorti l’errance de Florence Carala (Jeanne Moreau) dans les rues nocturnes de Paris avec des improvisations à la trompette de Miles Davis, rejetant la proposition de Roger Nimier d’utiliser une musique de Germaine Tailleferre. Peut-être s’est-il souvenu de cette proposition en utilisant un autre musicien du groupe des six. L’atmosphère créée n’est pas du tout la même, on n’imagine pas Le Feu follet avec des improvisations de jazz, car le piano de Satie crée un effet extrêmement troublant parfaitement adapté à l’état d’esprit du protagoniste principal. Les morceaux pour piano choisis par Louis Malle et interprétés par Claude Helfer appartiennent à la période montmartroise de Satie, ce sont la troisième des Gymnopédies et la première des Gnossiennes qui alternent lors des errances ou des méditations d’Alain. Ces deux morceaux créent à première écoute une impression aérienne, Alain semble glisser d’une séquence à l’autre sans être maître de ses mouvements. L’ensemble des gymnopédies est en effet remarquable par sa grande simplicité rythmique et mélodique. La construction est rudimentaire et Satie n’autorise aucun ornement : la musique semble avancer nue sur un rythme archaïque, ce qui est bien l’effet recherché par le compositeur si l’on en croit le titre du morceau qui, étymologiquement, renvoie à ces danses exécutées nues à l’occasion des fêtes rituelles de la Grèce antique. Le Feu follet est en effet le récit d’un dénuement progressif : tous les interlocuteurs d’Alain le déçoivent l’un après l’autre, de Dubourg à Solange en passant par Urcel et il se retrouve seul dans une chambre vide. L’hypersensibilité d’Alain face à ce qui l’entoure est accentuée par des bruits désagréables, mais une sérénité est crée par l’irruption de cette mélodie en forme de gymnopédies, comme une voix qui n’appartient déjà plus au monde, cette voix qu’il trouvera peut-être dans la mort. Le schéma rythmique de cette troisième gymnopédie porte du sens. En effet, la mélodie souple et sensuelle se déploie sur un fond rythmique de valse tranquille.

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Mais l’accentuation du troisième temps est oubliée. Le troisième temps de la valse n’existe pas chez Satie ce qui crée un effet de piétinement, car c’est le temps où le danseur se retourne avant d’entamer le premier pas suivant. La mélodie satiste imprime le mouvement de la valse comme un élan sans suite, une tension nouée. Dès les premières minutes du film, alors que l’on comprend l’impuissance d’Alain face à Lydia (une impuissance sexuelle lorsque la voix off explique : « la sensation avait glissée comme une couleuvre entre deux cailloux » avec un gros plan sur le visage d’Alain perplexe), l’air de la gymnopédie manifeste cette incapacité d’Alain à affronter le monde, à donner forme à la tension qui l’habite. Par l’utilisation de la bande sonore, Louis Malle fait ressentir la métaphore du ressort exprimée par Drieu la Rochelle lorsqu’il analyse le paradoxe du suicide qui suppose un acte fort tout en étant une négation de l’action :

Le suicide, c’est la ressource des hommes dont le ressort a été rongé par la rouille, la rouille du quotidien. Ils sont nés pour l’action, mais ils ont retardé l’action, alors l’action revient sur eux en retour de bâton.

Le rythme de valse avortée contenu dans la troisième Gymnopédie crée à sa manière cette image de ressort rouillé, cette sensation d’une tension oubliée transformée en piétinement. La première Gnossienne alterne avec la troisième Gymnopédie. En ne se dispersant pas dans les sources sonores, Louis Malle parvient à créer une certaine unité d’autant que les Gnossiennes, dans la carrière d’Erik Satie, sont un point d’union entre les mélodies suaves des Gymnopédies et le recueillement serein de ses œuvres mystiques plus tardives. Cette Gnossienne n°1 prolonge la Gymnopédie n°3 par son ascétisme et son refus de toute sophistication harmonique. Elle utilise en effet un système restreint au seul accord parfait sans aucune modulation. Dans son livre consacré à Satie, Vincent Lajoinie propose une analyse de ce mouvement en ces termes :

Harmonie perpétuelle, rythme perpétuel, tonalité perpétuelle, tout semble concourir à créer une tapisserie sonore suffisamment neutre pour mettre en valeur une mélodie résignée d’où paraît sourdre le souvenir désenchanté de quelque douleur passée.

Cette courte citation rend bien compte de l’atmosphère suscitée par cette Gnossienne n°1 : une confrontation entre un fond perpétuel et une mélodie de la perte, ce qui est tout à fait intéressant pour donner forme à la psychologie d’Alain qui se suicide pour ne pas vieillir, parce qu’on quitte sa jeunesse à trente ans, âge où l’on se rend compte que l’on n’est pas éternel :

Un jour vient pourtant et l’homme constate ou dit qu’il a trente ans. Il affirme ainsi sa jeunesse. Mais du même coup, il se situe par rapport au temps. Il y prend sa place. Il reconnaît qu’il est à un certain moment d’une courbe qu’il confesse devoir parcourir. Il appartient au temps et, à cette horreur qui le saisit, il y reconnaît son pire ennemi. (Le Mythe de Sisyphe)

L’absurde pour Camus résulte de cette rencontre entre l’éphémère et l’éternel, le fini et l’infini, il naît de leur confrontation insoluble. La mélodie gnossienne avec sa forme mosaïquée répétitive que A.Rey qualifie de « musique sans commencement ni fin » avec sa structure en AA BB CC BB AA BB CC est confrontée à la mélodie de la douleur éphémère, car cette « mélodie résignée » dont parle Vincent Lajoinie est en grande partie due à l’original emploi des appogiatures qui rappelle les airs tristes des tziganes. Ainsi, chacune à sa façon mais tout en formant une unité musicale, les deux mélodies satistes sont admirablement choisies par le surplus de sens qu’elles créent, mais surtout par l’atmosphère quasi-indescriptible qu’elles suscitent et qui a envoûté tous les spectateurs. (suite…)

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