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Archive for avril 2009

9782080689160_cmC’est un petit bijou que j’ai découvert ce week end en lisant Comment être français de Chahdortt Djavann. L’auteure, arrivée d’Iran en 1993 et ne parlant pas un mot de français, a acquis une maîtrise de la langue absolument incroyable dans ce livre à la limite de l’autobiographie. Djavann, une des nombreuses filles d’un grand seigneur iranien renversé par l’arrivée de Khomeini, prête sa délicate voix à son double, Roxanne Khân. Ce personnage attachant, qui arrive comme elle dans un Paris longtemps fantasmé, va nous livrer petit à petit des éléments sur sa jeunesse perdue dans l’Iran des mollahs. Le récit révèle alors de nombreuses facettes : il prend les allures d’un roman de formation avec des pages délicieuses sur son apprentissage de la langue, puis adopte le ton virulent du pamphlet, où l’on retrouve la voix pleine de conviction de Djavann dans Bas les voiles ou Ce qu’Allah pense de l’Europe. Enfin, il prend une nouvelle dimension passionnante lorsque Roxanne, toujours avide de lectures, trouve son double dans la Roxane des Lettres persanes de Montesquieu et engage avec lui un échange épistolaire. Chahdortt Djavann permet ainsi par un détour moderne par l’Orient dans le goût du XVIIIème siècle – le siècle de Voltaire qu’elle affectionne, comme son double fictif, sans doute bien plus que Pascal – de dénoncer aux lecteurs français un régime barbare tout en leur proposant une réflexion sur leur propre pays, leur propre langue, leur propre culture. La référence au Bajazet de Racine que Roxane va voir à la Comédie française est éclairante : Racine pose l’action dans un lieu éloigné pour créer l’illusion d’un décalage temporel. Djavann reprend cet artifice théâtral à son compte en le dupliquant : par le dialogue dans le temps avec les Lettres persannes de Montesquieu et le récit d’un Iran contemporain en retard politiquement de plusieurs siècles sur les démocraties occidentales, l’écrivain dynamise son propos et l’élargit progressivement en une réflexion plus large, à même de toucher tous ses lecteurs : qu’est-ce qu’une langue ? Peut-on fuir son enfance ? Quel secours apporte l’écriture dans une langue qui n’est pas la sienne ? En effet, de son propre aveu, elle a appris le français « sur le divan psychanalytique » : l’exil vers la France a été un moyen de fuir son passé et de fuir le régime mollahcratique, cependant la langue étrangère et l’écriture fictionnelle seront les moyens non de fuir ce passé, mais de le retrouver, d’affronter cet autre en elle.

Chahdortt Djavann

Le passage le plus réussi à mon avis est celui de l’apprentissage du français. Cette jeune iranienne arrive dans la capitale qui a nourri ses rêves d’enfant. Nouvelle madame Bovary, elle connaît déjà toutes les rues et se déplace sans plan. C’est émouvant pour un français de ressentir le regard d’un étranger sur une ville qu’il connaît ! Roxane est émerveillée par les supermarchés, le métro, le jardin du Luxembourg (elle s’étonne que le jardin du Sénat soit public). Boire un verre de vin rouge à la terrasse d’un café parisien, c’est pour elle le comble de la liberté : « Qu’une jeune femme puisse se mettre, toute seule, à la terrasse d’un café ! Avez vous perdu la tête ? Et je ne parle même pas du vin ! Un péché justiciable de je ne sais combien de coups de fouet ! ». Mais cette sensation de liberté se heurte vite au vertige d’une langue qu’elle ne connaît pas et qu’elle va devoir s’approprier par un laborieux travail. Elle quitte les cours de l’Alliance française, trop onéreux et pas assez efficaces pour élaborer sa propre méthode. Lorsqu’elle trouve un job au Macdonald, elle conjugue pendant quatre heure devant la rôtissoire le verbe frire à tous les temps, elle tient un cahier de vocabulaire où chaque mot trouvé est expliqué par des mots eux aussi inconnus (« Pour chaque mot, il fallait une humilité et une patience infinies ; il fallait l’approcher lentement, délicatement pour l’amadouer ; il fallait le comprendre, le comprendre vraiment, le dire et le redire, le laisser entrer en soi, le garder en soi tel un gage précieux ») ,ou encore elle bénit les objets dans sa chambre pour sanctifier le passage d’une langue à une autre. Elle raconte à merveille la solitude qui peut hanter un homme dans un pays qui n’est pas le sien : cette solitude dans la langue confine à la folie et la dédouble en plusieurs personnages :

Sans s’en rendre compte, elle commença à se tutoyer, à se dédoubler. La première personne, « je » fut la Roxane persanophone, la deuxième personne, « tu », fut la Roxane apprentie francophone et il y eut aussi la troisième Roxane, la Roxane arbitre, celle qui reprochait sans cesse la Roxane persanophone son inaptitude à être la Roxane francophone. La Roxane arbitre devint ‘madame l’agent de la langue’, la préposée à l’insécurité linguistique ; il était impossible d’échapper à sa vigilance sourcilleuse. Pire que n’importe quel surmoi, elle punissait la moindre faute, frappait à coups de matraque la mémoire défaillante de Roxane. Les fautes de Roxane étaient impardonnables, comme le sont les péchés capitaux. Elle allait les payer très cher, et toute sa vie.

(p.51-52, Le Livre de poche, 2006)

Mais la véritable conquête de la langue qui ne fera d’ailleurs qu’ouvrir les vannes de sa culpabilité encore embryonnaire dans ce court extrait, se fera par l’écriture épistolaire avec un illustre mort, bien plus proche d’elle que les parisiens d’aujourd’hui.

 

 

 

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